PAPILLON
Papillon (2012), 6 minutes, Digital
Director – Bruno Aveillan
Swimmers – John Coulter, Kicker Vencill
Music – Jean Borde
L’ESPACE EST SON ROYAUME, ESTELLE ARTUS (CRITIQUE D’ART, MAÎTRE DE CONFÉRENCES AU MoMA DE NEW YORK)
NEW YORK 2012
Tout est fluide dans cette œuvre de Bruno Aveillan, y compris le titre : Papillon… Mais d’où vient que cette nage ait héritée d’une appellation si aérienne ? C’est en regardant le film de l’artiste que j’ai finalement compris.
L’appellation comme la beauté de cette nage viennent de l’un des principes les plus simples et les plus puissants en art : la symétrie. Le corps d’un papillon est parfaitement symétrique et lorsque le nageur étend ses bras il acquiert lui-aussi cette magie du reflet à l’identique. Le reflet est l’une des bases de la construction de l’identité. L’enfant prend conscience de sa propre personne en regardant un miroir et le premier homme fit certainement de même en se penchant sur l’eau tranquille d’une source. Et personne n’échappe à cette fascination qui s’avère parfois fatale comme le révèle le mythe de Narcisse.
Le principe de symétrie se trouve partout dans la nature mais il existe également des symétries de l’espace-temps. Et c’est dans un espace- temps infini bien plus que dans le chlore bleuté d’une piscine que se déploient les ailes de notre nageur. Car enfin, quelle surface perce-t-il lorsqu’il remonte ? Où est le fond ? Où est la surface ? Dans quel liquide originel se meut cet homme ? Ne respire-t-il pas ce liquide qui le porte ? Peut-être en est-il fait ? Comment sinon expliquer ces milliers de gouttes d’eau qui semblent l’animer tel un sang tumultueux ? L’onde qui se déploie après la chute d’un corps dans l’eau est, elle aussi, symétrique, à la fois par la figure parfaite du cercle autour de son centre et par les translations dans le temps d’un multiple de sa période. Dans le film de Bruno Aveillan cette translation dans le temps exclue toute linéarité : le nageur ne nage pas vers quelque chose, il n’a pas de but, pas de demain, pas de rive temporelle. Il nage, c’est tout. Il nage dans un cosmos d’encre noire dont chaque goutte est une étoile. En déchiffrant cette constellation il est aisé d’y lire la signature du réalisateur. Ses films ignorent les principes élémentaires de la gravité. Chez lui, le film n’a plus de cadre, plus d’horizon, mais surtout plus de poids. L’espace est son royaume.
(…)
LE SURNATUREL À L’ŒUVRE
ZOÉ BALTHUS PARIS 2015
« PLONGE EN MOI, POUR POUVOIR SURGIR DE MOI »
— STEFAN GEORGE, IN LES JARDINS SUSPENDUS
Toutes les rêveries éclosent dans l’écume fraîche. La caméra phantom de Bruno Aveillan n’en a pas perdu une goutte. Et, quand le temps suspendait son vol pour céder la place aux battements d’ailes du papillon, l’œil du réalisateur captait l’essence même de cette fusion fantastique de l’eau, de l’air et de la chair. Il s’attachait à saisir, avec une acuité hors normes, toutes les sources créatrices en action dans la performance du nageur.
L’artiste ne se conforme jamais au train ordinaire des choses. Il voit toujours au-delà. Il parvient à témoigner de ce qui relève d’un ordre supérieur dans la brasse du papillon, devient convoyeur du sacré et du céleste.
Il offre la sensation d’une vision inédite du monde, le privilège de découvrir la dimension insoupçonnée d’une puissance intime déployée.
Le nageur évolue dans la pureté d’une eau chlorée rénovatrice, fait montre d’une force féconde, d’un mystère obsédant. A chaque apparition, le sujet se dépasse, l’élément sensible surgit dans sa picturalité pure. Bruno Aveillan capture toutes les énergies à la fois qui explosent dans la splendeur de la lumière et qui en décuplent le rayonnement.
Comme le fluide d’une amitié amoureuse fertile, l’attraction réciproque de tous les éléments marie le sensible au sensuel, renvoie aux mythes de la naissance et de la puissance vitale.
Au cœur de cette brève aventure aquatique qui célèbre l’allégresse en même temps que l’effort et la lutte, la présence du surhumain crève l’écran et, chaque seconde d’image révèle de singulières particules de déité sur la trajectoire de l’homme en mouvement.
L’artiste, avec toute la subtilité qui le caractérise, n’omet pas la dimension traditionnelle du symbole métaphysique propre aux vanités puisqu’en dépit de l’exploit qui s’accomplit, la nature éphémère du papillon transparaît et témoigne de sa fragilité dans toute son acception spirituelle.
Date:
janvier 12, 2024
