BOLSHOÏ UNDERGROUND

Bruno Aveillan a séduit le théâtre du Bolchoï, en plein renouveau. Le 15 mars 2010, à deux jours de la création de La Chauve-Souris, de Johann Strauss, mise en scène par le jeune Vasily Barkhatov, la présence du photographe et réalisateur français est une surprise pour tout un peuple en coulisses. Autorisé à saisir une dimension intime et rare de ce théâtre mythique, l’artiste rapporte de son aventure de l’autre côté du rideau un document photographique d’exception qu’il nomme Bolshoi Underground. Alors qu’il entame sa visite à pas feutrés, une immensité l’attend en fabuleux présent. Au-delà de ce monde, un autre surgit.

D’emblée, le photographe se fond parmi des existences, plus ou moins anonymes, hantées par la répétition générale qui évoluent en nombre derrière les décors de Zinovi Margolin. L’intrusion passe inaperçue, disons plutôt qu’elle est niée comme telle par une sorte d’accord tacite ou conclu d’un simple échange de regards.

Artiste parmi les siens, en déambulation onirique sur les flux de lumière, il avance avec la discrétion délicate d’un félin, s’éprend de toutes les atmosphères qu’il traverse sur le chemin de sa découverte, où la magie de l’âme russe s’éploie de toutes parts.

Une belle jeunesse de figurants se prépare, certains ont déjà enfilé leurs costumes de scène signés Igor Chapurin. Tout le personnel du Bolchoï répète son rôle. La générale fait battre les cœurs plus fort, trembler les mains, résonner les silences et les musiques qui s’accordent. Chaque œil croisé révèle une âme vouée à l’œuvre qui se crée.

Cet effort surhumain se déploie, imperceptible, invisible au profane. L’énergie intérieure se diffuse pourtant de maillon en maillon, du fond de toutes les âmes en présence, résonnent des cordes, de musiques en écho et de chants, tout autour et sur la scène, dans les étages, les coursives, les loges à maquillage, les salles de danse. La métamorphose prend corps. Invité, privilégié, aux répétitions, Bruno Aveillan en extrait une substantifique moelle.

C’est une photographie d’errance mélancolique, qui épouse les mouve- ments des airs, se délecte de toute source lumineuse, du moindre souffle inspiré, d’un infime frisson de doute perçus au hasard des couloirs.

Ce que le photographe a voulu voir, ce qu’il a vu, ce qu’il a saisi puis montré et dissimulé, à sa façon, pour des raisons subjectives, par excellence uniques, souvent énigmatiques pour soi-même et certaines mystérieuses à jamais, impose des oscillations entre réel et surnaturel, entre dedans et dehors, entre avant et après. Comme dans la poésie de

Marina Tsvétaeva, il s’agit peut-être de « défendre dans le temps ce qu’il a d’éternel, ou bien immortaliser ce qu’il a de temporel, quelle que soit la façon de tourner : au temps – c’est-à-dire au siècle d’ici-bas – s’oppose le siècle de l’autre monde ».

Et de se demander si certains fantômes ne se faufileraient pas à son insu dans les replis invisibles de ses photographies, s’ils n’y commémoreraient pas, à leur manière subtile, Le Triomphe des Muses, les heures de gloire de Cendrillon, les créations éternelles de Tchaïkovski et de Rachmaninov.

Ses images envoûtent parce qu’il est le premier envoûté par ce qu’il observe et ce qui s’offre en retour. Il appelle à des finesses d’expérience privée, à des échappées imaginaires.

Il se laisse ensorceler par les personnages animés de passion et d’angoisse, dans l’ombre et la lumière de l’illustre institution. À la manière dont Francis Bacon l’entendait pour sa peinture, le photographe œuvre dans l’espoir que les hasards et les accidents interviendront en sa faveur. De fait, ils agissent.

Sa photographie est, en ce sens, une expérience de désir à la fois charnel et spirituel. Le médium est puissant et, fort d’objectifs sensibles, s’imprègne de « cette solitude illimitée, telle que l’éprouvait Rainer Maria Rilke, qui fait de chaque jour une vie, cette communion avec l’univers, l’espace en un mot, l’espace invisible que l’homme peut pourtant habiter et qui l’entoure d’innombrables présences ».

Le photographe est sensible à l’intimité de chaque artiste et plus encore à celle de l’être en soi déguisé, sous le costume de scène. Le vif d’une multitude de solitudes au début de l’effervescence l’enivre, à la manière russe, de ces R enroulés dans les mots incompris. Derrière chaque porte entrebâillée, au détour d’un couloir, dans les galeries, les coursives et les travées, une nouvelle lumière, un autre visage prennent possession de leur rôle à l’écart, se profilent parfois dans la pénombre, ou devant un miroir.

À chaque instant, l’apparition d’un trouble, l’intensité d’un recueillement. Curiosité d’un silence apparent quand tout bruisse de pensées, de chants, de danse et de musique, de ce qui parle profondément et sourd dans la lumière qu’il ne faut pas froisser.

Le photographe, comme le poète – selon les mots de Gaston Bachelard –, est ici « sans cesse contemporain d’une osmose entre l’espace intime et l’espace indéterminé ».

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