W.H.E.A.T
W.H.E.A.T (2010), 6 minutes, Digital
Director – Bruno Aveillan
Music – Raphael Ibanez de Garayo
MARCOS LUTYENS, LOS ANGELES 2010 (TRADUIT DE L’ANGLAIS)
« […] Il se passe alors dans l’âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n’habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus […] » – Sainte Thérèse d’Avila
Le premier sentiment éprouvé à la découverte de ce film W.(H.E.A.T.), est une vive fascination pour le moment suspendu. Dès lors, on prend le parti d’éclairer quelques traits spécifiques de ce film indéfinissable et de ne pas le contraindre à subir la limite des mots.
Une fois passé le réflexe instantané d’étiqueter, on ne peut s’empê- cher de ressentir un profond sentiment de reconnaissance. Tandis que j’écris ces lignes à bord d’un avion qui me mène de Londres à Istanbul, je suis également mis, momentanément, en suspens entre des lieux, une situation que nous vivons bien trop souvent, que ce soit littéralement, dans un avion, ou mentalement, à l’occasion d’une parenthèse télématique, comme un appel téléphonique, un message ou un tweet.
Suspens : Nous ne connaissons que trop bien les images d’apesanteur à bord d’une station spatiale. Mais pour autant, pouvons-nous vraiment savoir à quoi ressemblerait la nuit précédant le départ dans le silence d’une chambre de décompression, le corps soumis à de basses pres- sions ? Comment est-ce de flotter tranquillement au-dessus de notre planète comme cette sensation vague qu’il est possible d’éprouver en visionnant l’admirable Solaris de Tarkovski.
On ne peut s’empêcher de qualifier de divin l’œil qui a su révéler ce flottement sur la pellicule, grâce cette caméra si justement nommée Phantom qui cristallise le « temps réel » en une sorte d’éternité prolongée, éternité encapsulée dans une infime fraction de temps plutôt que dans la durée abstraite et infinie.
Ironiquement, ces apparents moments d’éternité dérobés par de simples mortels ont requis des mouvements de caméra d’une extrême vélocité, une course effrénée avec la lumière du soleil se couchant à grande vitesse, ainsi qu’une précision parfaite pour saisir les sauts paraboliques de ces êtres volants. Mais en laissant de côté les considérations sur les technologies contemporaines, bienfaits et défis, et la maîtrise qu’en a acquis Bruno Aveillan, on découvre une culture repue du schéma que ce projet fascinant confère.
Au contraire des yuppies déchus de la fin des années 80 qui figurent dans la série de dessins Men in the Cities de Robert Longo, sorte d’ode à l’autodestruction post-moderniste, le film de Bruno Aveillan opte pour
un monde autre, un monde qui fouille notre rapport aux nourritures terrestres et au monde céleste.
Il y a quelque chose de surréaliste dans ces silhouettes en suspens, qui évoque plutôt la photographie de Francesca Woodman intitulée On Being an Angel ou La Promenade de Marc Chagall, deux œuvres présentant la même qualité éthérée que la photographie et les films de Bruno Aveillan.
Mais il y a plus qu’une dimension surréaliste dans cet instant de suspens parabolique que Bruno Aveillan nous permet de goûter, et beaucoup plus d’élégance que dans la photographie délirante de Philippe Halsman où Dali apparaît avec un chat et une gerbe d’eau figés dans les airs.
Le décor naturel du film reflète un motif récurrent dans la culture occidentale : celui du blé et de son rapport au ciel. Il existe une quête ou une attente permanente de nourriture à l’endroit où la terre et le ciel se rejoignent. Les origines culturelles de cet archétype peuvent être retracées jusqu’à la constellation babylonienne du Xe siècle, le Sillon ou la Vierge, telle que nous la connaissons aujourd’hui et qui, dans les deux cas, représente une divinité féminine portant du blé. L’une des étoiles de cette constellation est nommée Spica, « Epi de Blé ».
Sans doute, d’un point de vue européen, il est difficile de ne pas y voir une référence au geste du Christ rompant le pain et son ascension au Ciel, mais aussi certainement aux racines plus anciennes du dieu égyptien Osiris et sa renaissance rituelle en liaison avec la saison du blé. Dans le film, les mains qui s’emparent du blé et le relâchent semblent vouloir faire écho à ce cycle de la naissance à la mort lié aux nourritures spirituelles.
Quelques siècles plus tard, dans le monde des athées et des existen- tialistes, remémorons-nous deux protagonistes de Camus, le Mersault de La Mort Heureuse et le Meursault de L’Etranger, dont les noms peu communs évoquent, pour le premier le « saut dans la mer » et pour le second, un « saut dans la mort ». Et bien que Camus ait mentionné avoir associé « sault » à « soleil », l’essence d’un saut primordial ou un suspens temporaire est très claire au premier abord, s’agissant des patronymes mais aussi du comportement de ses personnages fictifs.
Ces fragments ne représentent qu’un infime aperçu de cette œuvre-phare (dans le sens littéral et métaphorique) et, la plus sincère appréciation sur ce film s’entend dans mon silence et dans l’attention portée à ces instants suspendus dans les airs. Ils coupent le souffle.
Date:
janvier 12, 2024
