DIOTOPES

DONNER À UN VOYAGEUR
MA PLACE AU COIN DU FEU…

MARCOS LUTYENS (ARTISTE CONTEMPORAIN) LOS ANGELES 2008 TRADUIT DE L’ANGLAIS

« Donner à un voyageur ma place au coin du feu… » – Issa Kobayashi

En Colombie, dans la culture Tairona, les jeunes enfants choisis pour devenir chaman sont mis à l’écart de la société. Leur isolement s’inscrit dans la tradition Tairona selon laquelle les apprentis doivent être élevés dans une obscurité totale. Durant toute leur enfance et leur adolescence, ils se lèveront dès le coucher du soleil, se formeront pendant la nuit, et se retireront avant le lever du jour. Les nuits de pleine lune, les apprentis devront couvrir leur tête et leur visage comme des habitants du désert se protégeant du soleil. En renonçant à voir normalement, les apprentis apprennent à compter sur une perception sensorielle autre que celle de leurs yeux, forçant leurs capacités intuitives à s’épanouir. Une fois leur apprentissage terminé, les chamans sont replongés dans le cycle normal du jour et de la nuit, mais le changement profondément ancré dans leur hiérarchie sensorielle aura des conséquences infinies sur leur façon de percevoir le monde. Imaginez l’éblouissement de ces tous jeunes prophètes Tairona lorsqu’ils sont exposés pour la première fois à la forme explicite du monde extérieur en pleine lumière.

Depuis l’avènement de la photographie abstraite au début du XXe siècle, des photographes ont adopté ce style pour transporter le spectateur au-delà du réel, dans le monde de l’occulte et de l’émotionnel. Certains adeptes et pionniers de ce style, y compris un de ses fondateurs, Alvin Langdon Coburn, ont remarqué qu’en photographie, l’abstraction est une quête de pureté dans l’image, un tremplin face aux restrictions des aspects journalistiques et figuratifs de la matière picturale. Coburn écrivit qu’une telle approche parvenait à « laisser l’esprit libre pour se consacrer à l’essentiel : le contact direct avec ce que nous souhaitons exprimer ». Une riche histoire de la photographie abstraite, des expériences pho- tographiques surréalistes de Man Ray aux caricatures manipulées sur Polaroid de Michael Darea, a ainsi inspiré l’œuvre de Bruno Aveillan, qui en tant qu’artiste, sait si bien repousser les limites du visible. La prédominance de la vue sur les autres sens infléchit l’art à un degré stupéfiant. L’obsession humaine pour le visuel encourage nos techno- logues à créer des dispositifs de très hautes résolutions qui dépassent la capacité de nos yeux et de notre cerveau à analyser une pléthore de détails. Les traditions indigènes rejettent cette obsessive suprématie de l’œil, comme le confirme les chamans Tairona susmentionnés, formés depuis leur plus tendre enfance à «voir» au-delà du visible.

Les photographies de Bruno Aveillan partagent cette ambition cha- manique Tairona où la déconstruction de la perception et de la forme visuelle de ses images permet d’insister sur la sensation créée, plutôt que sur une reproduction fidèle de la visualisation humaine. Ses images

possèdent une double couche formée par le lointain et l’obscur. La première couche : celle de l’éloignement, se manifeste par l’aspect inconnu et exotique des lieux dans lesquels il a choisi de capturer ses images, des endroits comme l’Islande, l’Afrique du Nord, la Chine ou l’Inde. Des lieux comme Jaipur, Turpan, Merzouga semblent tout droit sortis d’un conte de fées ou des traditions orales, plutôt que de nos géographies familières occidentales. Des détails dans ses images, pouvant favoriser un sentiment de familiarité, contiennent des inflexions qui balayent la sensation de connu, étayées par leurs vastes scènes isolées de montagnes, de steppe, de mer et de ciel. Notre esprit nomade est totalement séduit par les traces d’une route convergeant à l’horizon ou d’un marinier battu par les vents et penché dans le courant.

Et son œuvre convoque l’obscur, par l’omniprésente distorsion infligée à ces images. Curieusement, il se sert de la lumière pour obscurcir ses paysages, éloignant d’une lecture franche pour un monde semi-visible, que seule une réponse émotionnelle permet de percevoir telle une rêverie hypnotique, au-delà des mots, au-delà de la narration et de la conceptualisation. Il ouvre adroitement un espace entre les espaces, à l’instar de « la porte sans porte » des maîtres du Zen.

Les teintes délicates, les couleurs contrastées et les formes abstraites provoquent des associations de goût, de son et de texture, dans une sorte de perception liée, appelée également synesthésie. Le fait de céder à cette profusion de sentiments interconnectés, dans lesquels l’esprit conceptuel tente de créer un simulacre de réalité, renvoie aux découvertes du célèbre neuroscientifique, Dr. V. S. Ramachandran, qui a écrit :

« Il n’y a qu’un modèle d’activité neurale qui puisse exister à la fois, car il détruit tout autre modèle concurrent. Ce qui signifie qu’il y a un goulet d’étranglement de l’attention. On ne peut faire attention qu’à une seule chose à la fois. Et cette attention, me risquerais-je à dire, n’est pas basée sur la pensée, ni même sur l’expression extérieure d’états émotionnels, mais plus profondément vers le cœur d’une réalité qui existe au-delà de l’être. »

Lorsqu’on lui demande pourquoi autant de ses photos portent sur l’Est, Bruno Aveillan répond énigmatiquement, « l’Est n’est-il pas partout ? » Dans cette perspective Zen, le photographe invite à la célébration sublime de l’ordinaire à la façon dont Issa Kobayashi et d’autres maîtres haïkus, ainsi que les poètes-voyageurs zen plus contemporains, tel que Nanao Sakaki, la cultivaient.

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