MNEMO#LUX

POÉSIE DE LUMIÈRE, ECLAT DE MÉMOIRE

TEXTE DE ZOÉ BALTHUS

Toute atteinte du regard est inscription dans la mémoire, où les choses et les êtres, dans l’infinité de leurs facettes, noyées en paradoxes inextri- cables, n’en finissent plus d’apparaître et de disparaître, de s’imposer et de se dérober. Plus ou moins lointaines à notre escient, leurs empreintes marquent à la fois la survivance et l’effacement des signes, témoignent à chaque instant, chaque seconde, d’une réalité en fugue, de l’extrême profusion de son rêve.

L’œuvre photographique de Bruno Aveillan procède de la révélation de cette éternelle énigme, matière mouvante de l’absence en présence, charrie l’éclat de mémoire suprême et ténébreuse, à la faveur d’une constante poésie de lumière et d’un flirt harmonieux entre espérance et mélancolie.

Chacune de ses images est un voyage de l’oubli et du souvenir, un retour à la naissance de l’instant, un retrait dans l’étrangeté du lieu, une percée au fond de la matière. L’artiste ne saurait jamais voir que la seule apparence de la réalité, il approche ce qu’elle dissimule de significations et de beauté, visite sa nature variable, conte ses incidences. La réalité ne se livre que sous un voile éphémère qu’il prolonge volontiers de flous, savants, exigeants, parsemés d’indices. Sa quête s’étend au-delà des événements, du temps et de l’espace. C’est le point même de leur fusion qu’il aspire à franchir, et leur vérité abstraite qu’il parvient à saisir, comme personne avec tel raffinement.

L’acuité, la délicatesse et l’élégance du regard marquent la totalité de son œuvre. Elles se perçoivent dans la distance qu’il instaure avec l’objet de son attention jusqu’au désir peut-être de s’effacer lui-même afin d’accueillir pleinement la sincérité du mystère.

L’unité fondamentale des éléments s’affirme sous son regard en mesure d’affranchir toutes les frontières et d’empiéter sur les territoires de l’abs- traction. Il traverse tous les états de lumière, use de la puissance des rayons pour abolir les confins et fondre, dans l’éblouissement alchimique des ombres, la chair en air, l’air en matière, la matière en mer, la mer en ciel, le ciel en terre, la terre en chair.

Son art résonne à la fois d’une intime mélodie, familière et unique à chacun, et de la grande mémoire universelle qu’il honore. L’œil du photographe, pareil à un miroir sans tain, penché sur le destin, livre l’intuition d’une provenance, sous-tend le long pas futur.

Sa vision paraît épouser la pensée de Walter Benjamin assurée que « l’origine ne se donne jamais à connaître dans l’existence nue, évidente,

du factuel, et sa rythmique ne peut être perçue que dans une double optique. Elle demande à être reconnue d’une part comme une restau- ration, une restitution, d’autre part, comme quelque chose qui est par là-même inachevé, toujours ouvert ».

Le photographe capte la beauté d’une fraction de seconde, d’un fragment de mémoire, d’un signe d’avenir et partant, de son œuvre jaillit l’idée même de son nostalgique mystère, s’y affirme le tendre voile que revêt toute chose. Cet éclat d’innocence qui balance entre le rire et l’angoisse, du secret d’enfant absorbé dans le jeu de l’existence qui commence, à la fois enchanteur et effrayant, et qui déjà s’impose en une solitude sans réponse, pleine d’échos adultes produits par l’Inconnu, passé, présent, futur.

L’œuvre de Bruno Aveillan frappe par sa contemporanéité au sens éminent où Giorgio Agamben a voulu entendre l’expression.

« Le contemporain n’est pas seulement celui qui, en percevant l’obscu- rité du présent, en cerne l’inaccessible lumière ; il est aussi celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps, de lire une histoire de manière inédite, de la ‹ citer › en fonction d’une nécessité qui ne doit absolument rien à son arbitraire, mais provient d’une exigence à laquelle il ne peut pas répondre. Comme si cette invisible lumière qu’est l’obscurité du présent projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci frappé par ce sceau d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment. »

Ainsi, le voyage que l’artiste propose, sensible et grandiose, témoigne de l’humble passage d’homme, de son errance entre l’ombre et la lumière du monde qui l’a conçu et le maintient dans l’ignorance consciente de son propre destin. Destin douloureusement beau d’espérance glanée en chemin.

Date:
Category:
d

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit. Aenean commodo ligula eget dolor. Aenean massa. Cum sociis ultricies nec